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| Auteur : | Sujet: Gamal Ghitany | Bas |
| vidalou Administrateur Messages postés : 4816 ici et maintenant ![]() |
Nouvel Observateur Hebdo N° 2107 - 24/3/2005 Rencontre avec Gamal Ghitany Tout sur Le Caire Quinze ans après sa publication en Egypte, le monumental «Livre des illuminations», qui révolutionna la littérature arabe contemporaine, paraît en France. Un événement -------------------------------------------------------------------------------- Tout sur Le Caire C'est le Coran profane d'un fils de fellah, dont la vie fut placée sous le signe de la mort: «Un des premiers souvenirs que je conserve de ma petite enfance, c'est celui du bombardement israélien de 1948. Le bombardement du Caire. Nous étions au 5e étage. On est sortis sur la terrasse, malgré l'ordre de descendre. Je revois encore le ciel.» Ciel fou, ciel de guerre. Plus tard, Gamal Ghitany, abasourdi par la défaite éclair de 1967 et la fin du grand rêve nassérien, rejoindra le front en qualité de grand reporter. «J'ai vu l'explosion des bâtiments, des véhicules, j'ai vu la douleur au moment où elle naît sur le visage des blessés, j'ai ressenti la panique au passage d'avions de chasse et de bombardiers volant à si faible altitude que je pouvais distinguer la couleur des casques de leurs pilotes.» Ghitany, c'est une enfance et des guerres, un village qu'il revoit, avec ses habitations pauvres accrochées à la colline comme pour se prémunir des crues de l'imprévisible Nil, des palmeraies luxuriantes, des sentiers poussiéreux. Souvenirs, aussi, des ruelles misérables du Caire, avec ses bouquinistes qui étalaient à même le sol, près de la moquée Al-Azhar, les traductions des grands classiques de la littérature occidentale, Dostoïevski, Zola, Maupassant, Tchekhov. C'est devant un kiosque de la place Al-Husayn qu'il déniche, enfant, son premier livre. Le Coran? Non, «les Misérables». Hommage au père pauvre, mort en 1980, qui permit à son fils d'aller à Hugo quand les autres se rendaient à la mosquée, et sur le front duquel Ghitany pose aujourd'hui ce livre comme un dernier baiser. «J'ai une relation très forte, explique-t-il, avec les écrivains européens, Saint-Exupéry, Dumas, Proust, Kafka, Ivo Andric, Dino Buzzati. Mahfouz lui-même descend de Thomas Mann. Mais je n'oublie pas l'ancienne littérature pharaonique que les auteurs arabes ont pour la plupart oubliée.» Dans «le Livre des illuminations», le narrateur-Ghitany raconte comment il reçoit, au lendemain de la mort de son père, une mystérieuse convocation devant un tribunal divin, le «Divan», sorte de «poste de contrôle avancé à partir duquel est supervisé notre monde terrestre». Il se voit alors autorisé à voyager à travers les siècles au moyen d'illuminations successives. Les époques se mêlent, toutes les vies du Nil dont les eaux semblent l'horloge que les dieux offrirent aux hommes pour dire l'éternel passage du temps. «Le monde, écrit Ghitany, est en éternelle partance du monde.» Traité de sagesse présocratique, livre de sagesse et de soufisme, récit initiatique, violent pamphlet anti-Sadate, faire-part de deuil et guide de voyage, livre d'amour au temps du peu d'amour, «le Livre des illuminations» est un roman-monde qui revient sur les traces du récit fondateur, «le Livre des morts», dont Ghitany note qu'il devrait s'intituler en français: «Sortir vers le jour». «Les Anciens égyptiens refusaient l'idée de la mort. Même si beaucoup d'Egyptiens ont oublié leur religion, il existe encore une croyance populaire, qui contient des fragments de l'ancienne. On croit au "Divan" dans les ruelles du Vieux Caire. Et l'idée du voyage subsiste aussi. Voyage dans l'autre monde, dont la course du soleil, la nuit, de l'autre côté du monde, est le symbole. C'est pourquoi les Anciens égyptiens conservaient les corps pour permettre aux défunts de voyager dans l'autre vie.» Homme de savoir, Ghitany est aussi un activiste engagé dans les combats d'aujourd'hui. «Avant 1967, on m'a jeté en prison. Parce que j'avais soutenu le point de vue des pauvres. Nasser se réclamait d'un socialisme qui n'était pas le mien. Moi, c'était celui de Mao. Sartre m'a sorti de prison. Il ne me connaissait pas, mais il était invité au Caire, et on lui a parlé de moi. Il a demandé ma libération.» Journaliste le matin, écrivain l'après-midi, Gamal Ghitany est aujourd'hui un notable de la culture qui n'a rien renié de ses origines. Il travaille quatre heures par jour, au milieu de ses livres. «Sur mon bureau sont gravés des poèmes de la tradition arabe sur le temps. A côté de moi, j'ai toujours sous la main les grands livres de ma vie: Ibn Arabi, "le Livre des morts", "Moby Dick", "les Frères Karamazov", "A la recherche du temps perdu", "le Désert des Tartares". Des albums de peinture, aussi. Magritte, Balthus, Picasso, les miniatures persanes, des ouvrages sur les tapis.» En bas, la ville bruyante. Le Caire, en éternelle partance du Caire. «Le Livre des illuminations», par Gamal Ghitany, traduit de l'arabe par Khaled Osman, Seuil, 878p., 35 euros. Né en 1945 dans un petit village du sud de l'Egypte, Gamal Ghitany s'initie à l'art de dessiner les tapis, et découvre les littératures arabe et occidentale. Activiste de gauche, il est emprisonné pendant un an, en 1966. Il devient reporter de guerre puis écrivain. Rédacteur en chef du supplément littéraire «Al-Akhbar», il est l'auteur d'un livre d'entretiens avec Naguib Mahfouz et de plusieurs romans. | |||
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